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Série les manches relevées

Pourquoi les vélos d'aujourd'hui brisent tout le temps?

Vieux vélo en acier Cascade, fidèle compagnon de route depuis 13 ans

J'aimerais vous parler de Cascade, mon fidèle vélo qui m'accompagne depuis 13 ans à présent. C'est qu'on s'attache à son vélo. On est des vieux chums. Il me connaît mieux que bien du monde. On a parcouru pas loin de 60 000 km ensemble sur toutes sortes de routes, dans toutes sortes d'endroits.

Ensemble, on a voyagé, on est allé à la rencontre des autres, on est allé à l'université, on est allé travailler. Si le vieil arbre est croche, la vieille rivière est croche et le vieil homme est croche, alors mon vélo doit déjà être un vieux vélo. Il est croche et je l'aime comme ça.

Ma blonde le trouve lourd. C'est que c'est un vélo en acier. Quand je l'avais choisi, je voulais un vélo que je pourrais utiliser aux quatre coins du globe et que je pourrais réparer n'importe où. Les freins en V, la transmission montagne 3x9, les roues robustes, toutes les composantes ont été choisies pour ça. Même le cadre en acier, je pourrais le réparer moi-même avec une soudeuse au besoin, à genoux dans une plaine du Kirghizistan. En tout cas, c'était ça le plan, même si j'y suis jamais allé, au Kirghizistan.

La raison pour laquelle je vous parle de Cascade, c'est que les vélos de nos jours ne sont pas tous comme lui. C'est un radical, un « y'est un peu différent lui, en », un vieux jeu.

« Voyons! Les vélos aujourd'hui sont tout le temps pétés. Me semble que dans le temps, on bardassait nos bécanes pis elles étaient jamais brisées! »

Je l'entends souvent, cette phrase. Hier, c'était mon ami Rémi qui était découragé quand je lui ai montré les réparations que je lui suggérais sur son beau fatbike. C'est ce qui m'a donné le goût d'écrire cet article. Pourquoi on a l'impression que les vélos de nos jours sont tout le temps brisés?

L'obsolescence programmée, ou l'art de compliquer ce qui fonctionnait bien

À force d'en démonter, j'ai fini par comprendre : c'est pas qu'ils sont mal faits, les vélos modernes. C'est qu'ils sont faits pour un autre monde. Un monde où les pièces changent plus vite que les saisons, où chaque année amène son nouveau "standard" : nouvelle cassette, nouveau moyeu, nouveau moteur, nouveau type de pneus.

Quand j'étais petit, tous les vélos d'un même quartier pouvaient partager des pièces. Aujourd'hui, deux vélos achetés à quelques années d'intervalle peuvent être incompatibles à presque tous les niveaux. Pas parce que la technologie l'exige, mais parce que c'est devenu rentable de désunir.

On parle souvent d'obsolescence programmée, mais dans le vélo, elle est subtile. C'est pas une pièce qui casse exprès, c'est un écosystème qui s'évapore. Les standards s'abandonnent, les outils se multiplient, les interfaces se ferment. Ce n'est pas un problème technologique : c'est un modèle d'affaires. Comme l'écrivait un article de Low-Tech Magazine : « The abandonment of standardization is a profitable business model because it ensures that bicycles can only be ridden for so long. » Autrement dit, plus rien ne s'assemble, plus rien ne se répare, tout se remplace.

Cette réalité se manifeste particulièrement avec les vélos électriques bon marché vendus en ligne, où la qualité de fabrication et la disponibilité des pièces de rechange posent des défis majeurs pour la réparation et la longévité.

Dans l'atelier, je le vois chaque semaine : un moteur dont la carte électronique a grillé, une batterie propriétaire scellée, un dérailleur électronique impossible à régler sans une application. Ces objets, pourtant conçus pour nous faire bouger, deviennent prisonniers d'un système où le geste de réparer n'a plus sa place.

Et moi, ça me rend un peu triste. Pas nostalgique, juste lucide.

Parce qu'en vérité, ce qu'on voit dans les vélos, on le voit partout ailleurs.

C'est pas juste les vélos, c'est partout

Cette dérive dépasse la mécanique. Elle façonne notre rapport au monde matériel. Avant, on comprenait les objets, on pouvait les démonter, les sentir, les entendre craquer. C'est une évidence d'affirmer que la plupart du monde était capable de réparer la plupart des objets de leur quotidien. Aujourd'hui, le constat n'est plus le même.

La complexité grandissante des objets, pensée pour rendre notre monde plus confortable, nous en éloigne aussi. On ne veut pas les briser, alors on n'y touche plus. Et dans ce geste manqué, il y a quelque chose de grave : on perd le lien entre nos mains et les choses. On perd le lien entre nous et le monde matériel.

Au bout du compte, on oublie qu'on a encore prise sur le monde, qu'on peut agir dessus. Ce que je veux dire, c'est qu'on finit par oublier à quel point on peut encore avoir prise sur les choses, à quel point, individuellement, on peut les transformer. C'est gros comme affirmation, mais il suffit de regarder notre société pour constater le désengagement de la majorité dans les sphères individuelles et collectives.

L'impact environnemental d'une dérive silencieuse

Chaque vélo qu'on jette, c'est une ressource qu'on enterre. Et contrairement à ce qu'on aime penser, le vélo moderne n'est pas toujours un objet "écologique". Pas s'il faut le remplacer tous les cinq ans.

Par exemple, la fabrication d'un vélo électrique en acier a en moyenne une empreinte carbone de 143 kg de CO2. Bien que cela représente quatre fois les émissions d'un vélo en acier sans assistance, ce chiffre est inférieur à l'empreinte carbone d'un vélo en aluminium sans moteur électrique (212 kg). En particulier si la batterie est rechargée à l'aide d'énergies renouvelables (comme ici), l'utilisation d'un vélo électrique peut donc être plus durable que celle d'un vélo sans moteur. Nos choix ont une influence significative ! Un autre bon exemple est bien évidemment le choix de la conversion électrique, avec une empreinte carbone 40% inférieure à l'achat d'un vélo électrique neuf.

Ultimement, un vélo durable, c'est d'abord un vélo réparable. Un vélo dont les pièces se trouvent, s'échangent, se transmettent. Un vélo dont le propriétaire comprend le fonctionnement.

À Sherbrooke, je vois encore des gens rouler sur des Peugeot des années 80, sur des Norco, des Devinci d'époque, entretenus avec soin. Ces vélos sont la preuve vivante que la durabilité n'a jamais été un mythe. Elle a juste cessé d'être rentable pour certains.

Reprendre le pouvoir sur nos objets : une question de souveraineté

Quand je parle de "souveraineté", certains lèvent un sourcil. Pourtant, c'est exactement ça : reprendre du pouvoir sur nos objets, nos moyens de transport, notre autonomie.

Prenons les moteurs électriques, par exemple. Chez Nouveau Cycle, on installe des systèmes ouverts, modulaires, où chaque composante peut être remplacée séparément. Si le contrôleur brûle, on le change. Si un bearing brise, on le remplace. À l'inverse, l'histoire est différente pour les moteurs des grands fabricants comme Shimano ou Bosch.

Un jour, un client est venu avec son beau vélo électrique équipé d'un moteur Shimano. Il me dit : « Le moteur marche plus. » Je fais quelques tests et conclus rapidement que l'engrenage de réduction, une petite pièce de nylon qui agit comme un fusible mécanique, est strippé. Une réparation en principe simple et peu coûteuse.

Seulement, les pièces de moteurs Shimano sont impossibles à se procurer. Leur politique consiste à échanger le moteur complet contre un neuf. Je dois installer le nouveau moteur puis, pour le programmer, faire un appel au service de Shimano afin qu'ils le configurent à distance. Pas question que je le programme moi-même ! C'est ça, l'impossibilité de poser les mains sur ce qu'on possède.

Ce n'est plus de la mécanique, c'est de la dépendance.

Et cette dépendance s'infiltre dans les têtes. À force de manipuler des objets qu'on ne peut plus comprendre, on devient passif devant le monde matériel. On appelle le service, on attend le technicien, on paye, on oublie. Mais on n'apprend plus. Et quand on n'apprend plus, on perd une part de liberté.

« Plus les objets utilitaires sont dociles et discrets, plus ils sont compliqués. Et quels effets cette complexité croissante des voitures et des motos, par exemple, a-t-elle eus sur les tâches de ceux qui sont chargés de leur entretien ? On entend souvent dire qu'il faut requalifier la main d'œuvre pour qu'elle soit à la hauteur de l'évolution technologique. À mon avis, la question est plutôt la suivante : quelle personnalité doit posséder un mécanicien du XXIe siècle pour tolérer la couche de gadgets électroniques qui parasite le moindre appareil ? »

Cette phrase me hante un peu. Parce qu'elle touche juste. Pour réparer aujourd'hui, il faut être à la fois patient, curieux et têtu. Il faut aimer la mécanique, mais surtout se résigner à travailler avec des objets conçus pour être jetables, pas pour être réparés.

C'est donc cette souveraineté-là que je réclame : celle d'un monde où c'est bien vu de cultiver la curiosité au lieu de la déléguer.

Des gestes simples, des pistes d'action

Je ne crois pas qu'on reviendra en arrière. Les vélos vont rester électriques, connectés, complexes. Mais ça ne veut pas dire qu'on doit renoncer. Au contraire, il faut réapprendre à choisir, à entretenir, à transmettre.

On peut commencer petit. Acheter un vélo qu'on peut réparer. Demander au commerçant s'il tient les pièces de réparation (le projet de loi 29 est d'ailleurs un excellent pas dans cette direction). Apprendre à changer ses câbles, à régler ses freins, à nettoyer sa chaîne. Offrir une deuxième vie à ce qu'on possède déjà.

Parfois, ces apprentissages nous rappellent notre propre humilité face à la mécanique. L'expérience avec les freins de Caroline illustre bien comment chaque réparation peut devenir une leçon, même pour les mécaniciens expérimentés.

Et surtout, se rappeler que la réparation n'est pas un acte marginal. C'est un geste de liberté, presque politique. C'est dire au monde : je veux comprendre ce qui me porte.

Dans mon atelier, quand je vois quelqu'un repartir avec un vélo qu'il a lui-même réparé, je sens que quelque chose s'aligne. Pas juste une roue dans un cadre (pardonnez le jeu de mot) : un lien, une confiance, un sens. Parce qu'au fond, ce n'est pas seulement le vélo qu'on répare, c'est notre rapport au monde.

Avancer autrement

Cascade est encore là, dans le coin de l'atelier. Il porte les cicatrices du temps : peinture éraflée, guidoline déchirée, une craque dans le porte-bagage, les garde-boue maganés. Quand je monte dessus, j'ai l'impression que tout ralentit un peu. Le son de la chaîne, la douceur du pédalier, la route qui défile lentement sous les pneus. C'est pas la vitesse qui compte, c'est le lien.

Peut-être qu'un jour, je vais faire mon voyage au Kirghizistan. Ou peut-être pas. Mais je sais une chose : tant que j'aurai la possibilité de comprendre, de réparer, d'ajuster, je serai libre de repartir.

Et ça, c'est tout ce que je souhaite, pour moi, pour vous, pour nos vélos.

Pour aller plus loin

Vous aurez compris que tout ça me touche particulièrement. Pour pousser la réflexion un peu plus loin, je vous suggère quelques lectures :

  • L'éloge du carburateur, Mathew B. Crawford
    Un classique moderne. Crawford, philosophe et mécanicien de moto, explore la dignité et l'intelligence du travail manuel. Il y défend la pensée incarnée, celle qui passe par la main, la matière et la responsabilité personnelle.
  • The Nature and Art of Workmanship, David Pye
    Un ouvrage culte dans le monde de l'artisanat. Pye distingue le "travail de précision" (industrialisé) du "travail de risque" (celui de la main humaine, imparfaite mais vivante). Une lecture fine sur le sens du geste.
  • La convivialité, Ivan Illitch
    Écrit en 1973, mais d'une actualité désarmante. Illich y critique la démesure technologique et propose un monde où les outils sont au service de l'humain, pas l'inverse.

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