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Série les manches relevées

Réparer pour se relier

Ce matin, après avoir partagé quelques crêpes impromptues offertes par ma voisine, j’ai écouté un excellent épisode du balado Juste pour vivre de Louis-Philippe Renaud. L’invité du jour, Philippe Langlois, un être extrêmement lumineux, formulait avec une étonnante justesse le désarroi poignant de savoir nommer notre douleur pour le monde mais de se sentir impuissant face à tout ça. C’est dur.

La discussion tournait autour de l’importance de ressentir, de cultiver de l’espace dans sa vie, puis d’oser sortir des modèles productivistes pour avoir le temps de sentir à fond les émotions qui nous traversent. On pense évidemment aux courants de décroissance, plus que le self-care commercialisé à outrance.

Et à un moment, ils ont nommé une nuance qui m’a accroché : oui, prendre soin de soi, de notre temps d’écrans, de nos ressentis, etc., mais « il y a personne qui va se sauver tout seul. On doit se sauver ensemble ». C’est dans le tissage de communauté qu’il y a tout ce que je trouve beau de ce monde.

Coup de circuit!

Je me reconnais beaucoup dans la vision de l’éducation de Philippe Langlois, lui-même prof au cégep de Sherbrooke. L’éducation, au fond, c’est créer des liens : entre des idées, bien sûr, mais surtout entre des humains. Ça m’a fait sourire de repenser à mon passage comme prof avant Nouveau Cycle.

Et c’est là que, sans que je l’aie prévu, tout ça s’est mis à parler la même langue que mon atelier.

Parce qu’au quotidien, la réparation, c’est souvent un prétexte honorable pour demander de l’aide.

On dirait une petite phrase tranquille, mais elle contient une vulnérabilité immense. Dire « mon vélo fait un bruit bizarre », « mes freins marchent plus », « je ne sais pas trop comment ça fonctionne pour ajuster les vitesses », c’est avouer qu’on ne sait pas. C’est accepter qu’on a besoin d’un autre humain. Et ça, c’est un art qui se perd!

Je le vois souvent : la personne arrive un peu raidie. Elle s’excuse presque d’être là. Elle minimise. Elle a déjà commencé à se juger. Puis, juste le fait qu’on se penche ensemble sur le problème, ça dénoue quelque chose. On se parle. On regarde. On essaie. On comprend. La réparation commence, oui, mais il y a autre chose qui se répare aussi : le lien.

Réparer, c’est transformer l’impuissance en geste. Et quand ce geste se fait à deux, il devient une manière simple de ne pas se sentir seul dans l’ouragan.

Dans l’œil de l’ouragan : un geste pour ne pas se figer

Face à l’immensité des chantiers sociaux, c’est facile de se laisser écraser ou de tourner la tête. En fait, c’est pas si facile que ça, mais c’est souvent la seule chose qu’on peut faire pour ne pas perdre la tête.

On vit entourés d’alertes, de crises, de statistiques, de photos d’inondations et de feux de forêt. Et même quand on garde le cœur ouvert, il y a une limite humaine à la quantité de douleur qu’on peut porter sans se figer.

Dans l’œil de l’ouragan, une petite action très concrète pour marcher par en avant, c’est de réparer.

Pas parce que ça “sauve le monde” à chaque coup de clé Allen. Pas parce que c’est héroïque. Juste parce que c’est un geste qui remet du pouvoir là où on l’a échappé : dans nos mains, dans notre temps, dans notre capacité de comprendre ce qui nous entoure.

Et si je reviens à la phrase du balado, « on doit se sauver ensemble », je pense à ceci : réparer, c’est une des rares activités où demander de l’aide n’est pas vécu comme un échec. C’est même normal. Ça fait partie du processus. C’est peut-être ça, au fond, la porte d’entrée. Un problème concret, suffisamment humble pour qu’on ose dire : “Peux-tu m’aider?”

Réparer, un geste politique?

On vit dans une époque où tout est organisé pour que les objets deviennent des services, et que les services deviennent des abonnements, et que les abonnements deviennent des dépendances.

On n’achète plus une chose : on achète un accès. On n’est plus un citoyen : on devient un “compte”. On n’est plus une personne : on devient une clientèle cible.

Clientélisation, marchandisation, ce sont de gros mots, mais ça décrit une réalité simple : il y a des systèmes entiers qui travaillent à nous garder dans la consommation. Consommer au sens de magasiner, oui. Mais aussi consommer au sens de ne jamais toucher à la matière, de ne jamais ralentir assez longtemps pour comprendre, de ne jamais apprendre le geste.

Dans ce décor-là, réparer, c’est un petit sabotage gentil.

Quand tu répares, tu fais au moins trois affaires qui dérangent :

D’abord, tu refuses que la fin soit automatique. On te dit : « c’est brisé, donc c’est fini. » Tu réponds : « non, attends. »

Ensuite, tu reprends du temps. Réparer, ça prend du temps. Et ce temps-là, tu le donnes à la compréhension. C’est hot, avoue!

Enfin, tu redeviens actif. Tu passes de consommateur à créateur. Même si tu ne refabriques rien, réparer, ça stimule la recherche de solution, l’imagination, les nouvelles façons de faire. Ça réveille une partie de nous qui a été mise en veilleuse par la facilité.

Réparer, c’est transformer l’impuissance en geste. Je reviens à cette phrase-là, parce que je pense que c’est là que la politique se cache. Pas dans un grand slogan, mais dans une petite désobéissance gentille : refuser d’être réduit à acheter.

Une nuance nécessaire : réparer n’est pas toujours la réponse

Je veux le dire clairement, parce que c’est important, et parce que ça rend le reste plus vrai. Je sais que je m’emporte quand je discute de ce sujet là. Toutes mes excuses.

Réparer, ce n’est pas une religion. Des fois, réparer n’est pas le bon choix.

Parfois, c’est une question de sécurité. Sur un vélo ça peut être un cadre fissuré à un endroit critique, un composant qui est juste trop usé. Parfois, l’énergie qu’on mettrait à prolonger quelque chose devient disproportionnée, ou carrément une forme d’acharnement. Et parfois, la personne n’a pas l’espace mental pour ça, pas maintenant. Et c’est correct.

Mais même dans ces cas-là, il reste quelque chose de précieux dans la réparation : le fait de prendre deux minutes pour comprendre ce qui s’est passé.

C’est peut-être ça, la version mature de la réparation : pas “tout réparer tout le temps”, mais “ne pas se laisser voler la décision”.

Réparer, c’est aussi écologique… un peu

Sur papier, l’argument écologique est simple : prolonger la durée de vie d’un objet, c’est éviter d’en produire un autre.

Mais je trouve que l’écologie de la réparation est plus intime que ça.

Elle se tient dans une phrase qu’on n’entend pas souvent : « Je vais faire avec ce que j’ai. »

C’est contre-culturel, aujourd’hui.

On vit dans le “plus”, dans le “neuf”, dans le “mieux”. Et quand on gratte un peu, on réalise que ce “mieux” est souvent “plus fragile”, ou “plus fermé”, ou “plus impossible à réparer”.

Pendant ce temps-là, les déchets électroniques explosent. En 2022, on parle d’environ 62 millions de tonnes de déchets électroniques dans le monde, avec une trajectoire qui pointe vers 82 millions de tonnes d’ici 2030.

Moi aussi, ça m’écrase de lire ça. C’est gros, 82 millions de tonnes. Je me réconforte en me disant : « Ok. Je contrôle pas tout, mais je contrôle ce que je fais avec mes objets, ici, aujourd’hui. »

Et je contrôle aussi une autre chose : est-ce que je transforme mon rapport aux objets en isolement, ou en lien? Est-ce que je demande de l’aide? Est-ce que j’apprends à quelqu’un? Est-ce que je partage ce que je viens de comprendre?

Le droit à la réparation : quand la politique rejoint l’établi

Depuis quelques années, le droit à la réparation n’est plus seulement une utopie, ça commence à entrer dans les lois.

Au Canada, le projet de loi C-244 a reçu la sanction royale en 2024. Grosso modo, ça ouvre une porte : dans certains cas, contourner des verrous numériques, les fameux TPM, pour diagnostiquer ou réparer certains produits peut être permis sans que ça soit automatiquement une infraction au droit d’auteur.

Au Québec, il y a aussi eu un pas important avec le projet de loi 29, qui vise entre autres à lutter contre l’obsolescence programmée et à promouvoir la durabilité, la réparabilité et l’entretien des biens.

Soyons honnêtes, ça ne règle pas tout. Les fabricants sont inventifs quand vient le temps de compliquer la vie. Mais le fait même que ces enjeux-là se retrouvent dans des textes légaux, ça dit quelque chose. On commence à reconnaître que la réparabilité, ce n’est pas un caprice, c’est un enjeu de société.

Réparer ensemble : une petite infrastructure de communauté

On imagine souvent la communauté comme quelque chose de grand : un mouvement, une organisation, une grande table de concertation, une initiative municipale.

Mais il y a aussi une communauté à échelle humaine, faite de gestes ordinaires.

Un outil qu’on prête au voisin.

Une pièce usagée qu’on garde “au cas où” pour dépanner quelqu’un.

Un coup de fil à une amie : « T’as-tu déjà réparé ça, toi? »

Ce que j’aime là-dedans, c’est que ça redonne une dignité au fait de ne pas savoir. Au lieu d’être une honte individuelle, un bris peut devenir un moment social. Ça remet le savoir-faire en circulation. Plus encore, demander de l'aide donne l'opportunité à quelqu'un d'autre de briller par son savoir-faire.

Même à Sherbrooke, il existe déjà des initiatives qui vont dans ce sens, comme les cafés de réparation où des bénévoles aident les gens à réparer des objets au lieu de les jeter (Cafés de réparation à Sherbrooke).

Je rêve d’ailleurs d’un grand atelier de réparation communautaire à Sherbrooke. Je l'imagine dans le même esprit que La Patente à Québec, avec un atelier de bois, un atelier de métal, un atelier de vélo, un atelier de textile, une bibliothèque d’outils, une ressourcerie. Ce que La Fabrique a fait ici à Sherbrooke jusqu'en 2019.

Il me semble que le temps est venu. (Si ça t’intéresse, fais moi signe)

Alors… on fait quoi, concrètement?

Je n’ai pas envie de te donner une liste de “dix gestes simples”. La vie est déjà pleine de listes.

Je préfère te proposer une image : celle d’une étagère.

Sur l’étagère, il y a peut-être un objet brisé chez toi. Quelque chose qui traîne parce que tu l’aimes, ou parce que ça t’écoeure de le jeter, ou parce que tu te dis “un jour”.

Je ne te dirai pas quoi faire avec. Je te poserai plutôt une question.

Qu’est-ce que ça changerait si tu le regardais avec quelqu’un?

Pas juste pour le réparer, mais pour reprendre ce droit-là : le droit d’essayer, le droit d’apprendre, le droit d’être aidé. Le droit d’être vulnérable sans se sentir petit.

Réparer, c’est transformer l’impuissance en geste. Et parfois, c’est aussi transformer la solitude en lien. « Parce qu’on se sauvera pas tous seuls »

— Philippe, pour Nouveau Cycle

Références

  • S’engager par amour du vivant, de soi et des autres (épisode avec Philippe Langlois), balado Juste pour vivre (23 avril 2024).
  • Projet de loi C-244 (sanction royale le 7 novembre 2024), Parlement du Canada.
  • Analyse juridique sur C-244 (exception permettant le contournement de TPM pour diagnostic/entretien/réparation), Lavery (22 nov. 2024).
  • Projet de loi 29 (Québec) — page de l’Assemblée nationale + texte de loi sanctionné (5 oct. 2023).
  • The Global E-waste Monitor 2024, ITU / Global E-waste Monitor.
  • Ville de Sherbrooke — cafés de réparation.

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