Rouler l’hiver sans se compliquer
Rencontre amicale sur mon chemin à vélo
J’étais un drôle d’ado.
J’étais solitaire, un peu différent. Ce que j’aimais le plus, c’était rouler. Explorer les sentiers près de chez nous, me perdre pendant des heures, revenir les joues brûlantes. Chaque automne, je prolongeais la saison. L’air devenait plus vif, les feuilles craquaient sous les pneus, la lumière se couchait plus tôt. C’était la plus belle période de l’année. Alors, quand la première neige est tombée, j’ai continué. D’abord pour voir. Puis parce que j’aimais ça.
Dans le creux de l’hiver, mes petits pneus pas fat s’enfonçaient jusqu’aux moyeux dès que je sortais de la trace que je tapais à chaque bordée. C’était un peu fou, mais j’étais bien. J’avais chaud. Je me sentais libre. Je n’avais pas besoin de me nommer, encore moins de me justifier. Je faisais juste du vélo.
Plus tard, à Montréal, c’était pareil. Le vélo, c’était un prolongement naturel de la vie. Je roulais parce que c’était simple, rapide, logique. Les pistes étaient déneigées, les supports pleins même en janvier. Des travailleurs, des étudiants, des livreurs, du monde ordinaire qui pédalait sans se poser de questions. Personne ne parlait de “cyclisme utilitaire”. Je n’ai entendu ce terme que plus tard, je crois. On roulait, tout simplement.
Puis je suis arrivé à Sherbrooke. Et là, j’ai senti le décalage. Le même geste, mais un autre regard. Rouler en janvier, ici, c’est littéralement perçu comme un exploit. Quand c’est pas « t’es game », c’est « t’es un malade ». Parfois admiratifs, parfois inquiets (pour ma sécurité ou ma santé mentale…). J’ai compris que j’étais tombé dans une case : “cycliste utilitaire quatre saisons”. Un drôle de titre pour une chose aussi simple. Parce qu’à Sherbrooke, pédaler en hiver, ça prend des airs de déclaration. On me regarde comme si j’avais choisi un camp. Pourtant tout ce que je veux, c’est aller quelque part à mon rythme.
Je découvre que rouler, ici, c’est carrément un geste militant, voire politique. Et ça me fait sourire, parce que je n’ai jamais cherché ça. Oui, j’ai milité, participé à des actions, voire même fondé un atelier pour aider d’autres à se mettre au vélo! Mais au fond, je reviens toujours au petit gars qui roulait pour le plaisir. Je crois qu’il ne faut pas le perdre de vue, celui-là.
Gilles Vigneault disait que « les mots contiennent le réel et l'inventent ». Dans le cas du « vélo d’hiver », je trouve que ça sonne intense. C’est un mot réservé aux téméraires. Si on parlait plutôt d’étirer sa saison? De rouler un peu plus ? C’est plus doux. Et c’est plus vrai, pour la plupart d’entre nous. Parce que la vérité, c’est que les routes ne sont glacées que quelques jours par année. Le reste du temps, il fait froid, oui, mais pas extrême. Il y a des matins clairs, des routes sèches, des soirs où la neige crisse comme du sucre. Et si on s’équipe un peu, on découvre vite que c’est pas si compliqué. Une bonne lampe, des pneus cloutés, un manteau qui respire.
Rouler quand il fait froid, c’est voir la ville autrement. Les sons changent. Tout est plus feutré. L’air pique, mais il réveille. Les rues sentent le métal, le bois, parfois la fumée. On croise moins de monde, mais toujours les mêmes : un piéton caché dans la caverne de son capuchon, un chauffeur de bus au regard neuf, un autre cycliste solidaire. Il y a une petite fraternité du froid, silencieuse et tellement rafraîchissante dans une saison ou tout le monde est encabané !
Je me fais souvent demander si c’est dangereux. Pas plus que marcher, je crois. Il faut juste être attentif. Prévoir un peu plus tôt, freiner un peu plus loin. Si la glace s’en mêle, des pneus à crampons font toute la différence. On garde la chaîne propre, on graisse les boulons, et le vélo devient un compagnon fiable, même dans la gadoue. Pas besoin d’un fatbike flambant neuf ni d’un mental de fer. Seulement l’envie de continuer.
Je ne cherche pas à convaincre. Je ne crois pas que tout le monde doive rouler en janvier. Mais j’aimerais qu’on arrête de voir ça comme une folie. C’est pas héroïque. C’est pas militant. C’est juste du vélo, un peu plus froid.
Je roule encore, par habitude, par plaisir, par cohérence. Parce que j’aime sentir le monde bouger autour de moi. Parce que je refuse de couper la saison en deux. Parce qu’il n’y a pas de raison de ranger le vélo cinq mois par peur de deux ou trois journées de tempête.
J’ai l’impression que si on touchait plus souvent à l’enfant en nous qui aimait glisser, construire des forts, jouer dans la neige, on trouverait ça moins fou, l’idée de rouler en vélo l’hiver.
Rien à prouver. Juste le goût de jouer. Et souvent, après la première sortie, on se rend compte que c’est moins une question de météo que d’état d’esprit.
Et pour ceux qui se posent encore des questions…
Est-ce que c'est dangereux?
Pas plus que de marcher sur un trottoir glacé. Il faut simplement anticiper, ralentir, respirer. Les pneus cloutés rendent les dérapages presque impossibles.
Est-ce qu'il faut un vélo spécial?
Pas forcément. Un vieux vélo bien entretenu avec de bons pneus cloutés, c'est suffisant. Le fatbike est bien pour les 2-3 jours de grosse tempête, mais absolument pas nécessaire pour le 95% restant de l'hiver.
Quel équipement pour le vélo d'hiver?
Après dix minutes en selle, on a chaud. Il faut donc bien s'habiller : des couches légères, des gants, une tuque mince ou une cagoule. Le haut du corps bouge moins, donc prioriser couches minces pour le bas et plus épaisses pour le haut, surtout les gants. Les lunettes de ski améliorent beaucoup le confort.
Les incontournables pour le vélo d'hiver?
Des pneus cloutés. Des garde-boues. Des bonnes lumières.